L’éveil de Camille

Camille se tenait devant la fenêtre de son salon, regardant la pluie tomber en filets incessants. Le son apaisant des gouttes contre la vitre se mêlait au brouhaha lointain des voitures, créant une cacophonie étrangement réconfortante. Elle serra le gilet qu’elle avait pris par habitude. Son mari, Thomas, lui avait souvent dit que cela la vieillissait, mais aujourd’hui, elle n’y pensait même pas.

La maison était silencieuse, épargnée des bruits habituels de la télévision ou des conversations téléphoniques de Thomas. Il était parti pour un voyage d’affaires de deux jours. Normalement, elle ressentait un sentiment de vide lorsqu’il partait, mais cette fois, c’était différent. Une pensée enfouie se réveillait lentement en elle.

Cela faisait maintenant dix-sept ans qu’elle avait adopté un rôle effacé, modelé par les attentes des autres, d’abord sa famille puis son époux. Elle se souvenait encore des paroles de sa mère : « Une femme bien doit savoir se contenir, Camille. » Elle avait fait de ces mots une règle de vie, sacrifiant ses propres désirs pour la tranquillité des autres.

Au début, Thomas s’était montré charmant et aimant. Il l’écoutait, la faisait rire. Mais avec le temps, il avait commencé à modeler Camille selon ses propres désirs. “Ne porte pas cette robe, essaie celle-ci, elle est plus flatteuse”, “Tu devrais vraiment sourire davantage”, “Pourquoi t’intéresses-tu à cela ? C’est ennuyeux, non ?”

Ce matin-là, Camille avait reçu une lettre de son ancienne amie d’université, Sophie. Elles avaient perdu contact peu après que Camille se soit mariée, mais Sophie avait retrouvé son adresse et avait pris la peine d’écrire. Dans sa lettre, Sophie parlait de ses voyages, de son travail en tant qu’artisane et de sa passion retrouvée pour la peinture.

En lisant ces lignes, Camille sentit une chaleur étrange l’envahir. Elle se souvenait de l’enthousiasme et de l’énergie qu’elles partageaient autrefois, des projets dont elles rêvaient. Elle se perdit dans l’idée de la vie qu’elle aurait pu avoir si elle n’avait pas mis ses aspirations de côté.

La sonnerie du téléphone la fit sursauter. C’était Thomas. « Camille, n’oublie pas d’appeler le plombier aujourd’hui. Tu sais que je n’ai pas le temps pour ces choses-là. Et n’oublie pas de préparer le dîner pour demain soir, je rentre avec un collègue. »

« Bien sûr, Thomas », répondit-elle automatiquement, sans y mettre d’intention. En raccrochant, elle se sentit vide. Cette attente continuelle de devoir plaire, de devoir être parfaite, l’étouffait lentement.

L’après-midi, elle sortit marcher sous la pluie, une impulsion qu’elle n’avait pas ressentie depuis longtemps. Elle avait besoin de sentir autre chose que l’air confiné de sa maison. Sous la pluie, elle se sentait vivante, libérée du poids des attentes.

En rentrant, elle passa devant la vieille boîte à peinture qu’elle avait rangée au fond du placard des années auparavant. Elle la sortit et, sans réfléchir, commença à peindre. Les couleurs s’étalaient sur la toile, indisciplinées mais belles. Ses gestes étaient maladroits, mais pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait en accord avec elle-même.

Le lendemain, alors qu’elle préparait le dîner, le téléphone sonna à nouveau. Cette fois, elle le laissa sonner. Elle prit une profonde inspiration et s’assit à table, devant sa toile inachevée. Elle savait qu’elle avait encore un long chemin à parcourir, mais en cet instant, elle était libre.

Lorsque Thomas rentra, il remarqua immédiatement la toile sur le chevalet. “Tu as recommencé à peindre ?” demanda-t-il, une pointe de désapprobation dans la voix.

Camille leva les yeux, avec une détermination douce mais ferme. “Oui, et je pense continuer. J’en ai besoin.”

Thomas la fixa, surpris par sa déclaration inhabituelle. “D’accord”, dit-il simplement, perdant son air d’autorité habituel.

Cette nuit-là, Camille s’endormit avec une paix intérieure qu’elle n’avait pas ressentie depuis des années. Elle avait fait un pas vers elle-même, un petit pas, mais infiniment puissant.

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