Le Retour à Soi

Sophie se tenait devant le miroir de la salle de bain, scrutant ses propres yeux comme si elle cherchait une partie d’elle-même qui avait disparue depuis longtemps. Il était six heures du matin, et la maison était silencieuse, comme toujours. Guillaume, son mari, ronflait doucement dans la chambre à coucher. Les enfants dormaient encore. Elle savait que dans une demi-heure, elle devrait les réveiller, préparer le petit-déjeuner, puis tout le monde serait pris dans le tourbillon de la journée.

Depuis des années, Sophie avait laissé les désirs des autres définir sa vie. Sa mère, toujours critique, avait commenté chaque décision, chaque choix vestimentaire, chaque mot prononcé. Guillaume, bien qu’affectueux à sa manière, s’était confortablement installé dans une routine où Sophie gérait tout à la maison. Les semaines s’enchaînaient, chaque journée semblable à la précédente, chaque rêve qu’elle avait eu s’évaporant petit à petit.

Sophie fit couler de l’eau dans l’évier, se lavant machinalement le visage. Elle pensa à son amie Claire qui, lors d’une récente sortie entre filles, lui avait dit, “Sophie, tu ne sembles jamais faire quelque chose pour toi-même.” Ces mots avaient résonné en elle bien longtemps après la fin de la soirée.

Elle descendit dans la cuisine et mit la bouilloire en marche. La lumière du matin filtrait à travers les rideaux, projetant des ombres douces sur les murs. Elle prit une tasse et s’assit à la table, regardant par la fenêtre. Une légère brume recouvrait le jardin, et pour une fois, elle s’autorisa à simplement être là, sans rien faire.

La journée passa, comme toutes les autres. Les enfants partirent à l’école, Guillaume à son travail. Sophie effectua les tâches ménagères, le bruit de l’aspirateur remplissant le vide dans sa tête. Mais une nouvelle sensation commençait à germer en elle. Une voix ténue mais persistante qui disait, “Et toi, Sophie ?”

Un après-midi, alors qu’elle faisait la vaisselle, le téléphone sonna. C’était sa mère. “Sophie, tu devrais vraiment penser à refaire la cuisine,” dit-elle, sans même un bonjour. Sophie serra le téléphone plus fort, ses jointures blanchissant. “Maman,” répondit-elle calmement, “je vais m’en occuper à ma manière.” Sa mère soupira, mais Sophie resta ferme. Après avoir raccroché, elle sentit une brusque montée de chaleur dans sa poitrine, fière d’avoir imposé sa volonté, même sur ce petit détail.

Les semaines passèrent et ce sentiment d’autonomie continua de croître. Elle sortit ses vieux pinceaux, s’accordant du temps pour peindre. Les couleurs la rendaient vivante. Elle se mit à marcher tous les matins, un pas après l’autre, explorant des chemins qu’elle n’avait jamais empruntés auparavant.

Un soir, lors du dîner, Guillaume mentionna une invitation à un dîner avec des collègues. “Je ne peux pas y aller,” dit Sophie simplement. Guillaume la regarda, surpris. “Pourquoi pas ?” demanda-t-il. Elle prit une profonde inspiration. “Parce que j’ai envie de prendre du temps pour moi ce week-end. Je vais rester à la maison, peindre, peut-être lire un peu.” Il haussa les épaules. “D’accord,” dit-il, et continua à manger. Sophie sentit un poids s’élever de ses épaules.

Le vrai tournant arriva par une matinée où elle traversait le parc voisin. Le soleil jouait à travers les branches des arbres, et elle remarqua un banc vide, inondé de lumière. Elle s’assit, fermant les yeux, laissant la chaleur envahir son visage. Sophie sortit un petit carnet de son sac et commença à écrire, ses pensées coulant librement sur le papier. Elle écrivait pour elle-même, sans se préoccuper de ce que les autres pourraient penser, savourant ce moment de solitude choisie.

Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait entière, comme si chaque mot inscrit sur le papier la ramenait un peu plus vers elle-même.

Et ainsi, Sophie avait commencé à se retrouver, un jour à la fois, un choix à la fois.

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