{"id":91455,"date":"2025-12-02T18:26:55","date_gmt":"2025-12-02T14:26:55","guid":{"rendered":"https:\/\/medialur.com\/?p=91455"},"modified":"2025-12-02T18:26:55","modified_gmt":"2025-12-02T14:26:55","slug":"mon-beau-pere-qui-a-travaille-pendant-vingt-cinq-ans-sur-les-chantiers-ma-soutenu-sans-relache-jusqua-lobtention-de-mon-doctorat-le-jour-de-la-remise-des-diplomes-l","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/medialur.com\/?p=91455","title":{"rendered":"Mon beau-p\u00e8re, qui a travaill\u00e9 pendant vingt-cinq ans sur les chantiers, m\u2019a soutenu sans rel\u00e2che jusqu\u2019\u00e0 l\u2019obtention de mon doctorat. Le jour de la remise des dipl\u00f4mes, l\u2019enseignant est rest\u00e9 interdit en le voyant appara\u00eetre dans la salle"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lorsque la soutenance prit fin, le professeur Santos s\u2019avan\u00e7a pour serrer la main \u00e0 ma famille et \u00e0 moi. Mais lorsqu\u2019il arriva devant Tatay Ben, il s\u2019arr\u00eata net, le d\u00e9visagea longuement, et son expression changea.<\/p>\n<p>Je suis n\u00e9 dans une famille incompl\u00e8te. \u00c0 peine savais-je marcher que mes parents divor\u00e7aient. Ma m\u00e8re, Nanay Lorna, me ramena alors \u00e0 Nueva Ecija, cette campagne pauvre o\u00f9 il n\u2019y avait que des rizi\u00e8res, du soleil, du vent et des comm\u00e9rages. Je ne me souviens presque pas du visage de mon p\u00e8re biologique ; je sais seulement que mes premi\u00e8res ann\u00e9es manquaient tout autant d\u2019affection que de moyens.<\/p>\n<p>Quand j\u2019avais quatre ans, ma m\u00e8re se remaria. L\u2019homme qu\u2019elle \u00e9pousa \u00e9tait ouvrier du b\u00e2timent. Il n\u2019apporta avec lui ni maison, ni argent\u2014rien d\u2019autre qu\u2019un dos maigre, une peau tann\u00e9e par le soleil et des mains durcies par le ciment.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, je ne l\u2019aimais pas. Il m\u2019\u00e9tait \u00e9tranger, partait avant l\u2019aube, rentrait tard le soir, toujours impr\u00e9gn\u00e9 de sueur et de poussi\u00e8re de chantier. Pourtant, c\u2019est lui qui r\u00e9para ma vieille bicyclette, qui raccommoda mes sandales sans un mot. Quand je faisais des b\u00eatises, il ne me grondait pas : il nettoyait simplement derri\u00e8re moi. Le jour o\u00f9 l\u2019on me pers\u00e9cuta \u00e0 l\u2019\u00e9cole, il ne me sermonna pas comme ma m\u00e8re ; il enfourcha simplement sa vieille bicyclette pour venir me chercher. Sur le chemin du retour, il se contenta de dire :<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Tatay ne t\u2019oblige pas \u00e0 m\u2019appeler papa, mais si tu as besoin de moi, je serai toujours derri\u00e8re toi. \u00bb<\/p>\n<p>Je n\u2019ai rien r\u00e9pondu. Mais, \u00e0 partir de ce jour, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019appeler Tatay.<\/p>\n<p>Tout au long de mon enfance, mes souvenirs de Tatay Ben furent ceux d\u2019une vieille bicyclette, d\u2019un uniforme de chantier encore couvert de poussi\u00e8re, et de ces nuits o\u00f9 il rentrait tard, les yeux cern\u00e9s, les mains encore blanches de chaux et de mortier. Quelle que soit l\u2019heure, il ne manquait jamais de demander :<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Comment s\u2019est pass\u00e9e l\u2019\u00e9cole aujourd\u2019hui ? \u00bb<\/p>\n<p>Il n\u2019avait pas beaucoup d\u2019instruction, ne pouvait pas m\u2019expliquer des \u00e9quations complexes ni des textes difficiles, mais il r\u00e9p\u00e9tait toujours :<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Tu n\u2019as pas besoin d\u2019\u00eatre le meilleur, mais tu dois \u00e9tudier s\u00e9rieusement. O\u00f9 que tu ailles, on te respectera pour ton savoir. \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re \u00e9tait paysanne, Tatay \u00e9tait ouvrier du b\u00e2timent. Nous vivions de peu. J\u2019\u00e9tais bon \u00e9l\u00e8ve, mais je connaissais notre situation ; je n\u2019osais pas r\u00eaver trop loin. Le jour o\u00f9 je r\u00e9ussis l\u2019examen d\u2019entr\u00e9e \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Manille, ma m\u00e8re \u00e9clata en sanglots ; Tatay, lui, resta assis sur la v\u00e9randa, tirant sur une cigarette bon march\u00e9. Le lendemain, il vendit sa seule moto et ajouta aux \u00e9conomies de ma m\u00e8re de quoi m\u2019envoyer \u00e9tudier.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il m\u2019accompagna en ville, Tatay portait une vieille casquette de baseball, une chemise froiss\u00e9e ; son dos \u00e9tait tremp\u00e9 de sueur. Il tenait une bo\u00eete remplie de \u00ab cadeaux du pays \u00bb : quelques kilos de riz, un bocal de tuyo ou de tinapa, et quelques sachets de cacahu\u00e8tes grill\u00e9es. Au moment de me laisser au dortoir, il me dit simplement :<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Donne tout ce que tu peux, fils. \u00c9tudie bien. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne pleurai pas. Mais en ouvrant le repas que ma m\u00e8re avait envelopp\u00e9 dans des feuilles de bananier, je trouvai, gliss\u00e9 en dessous, un petit papier pli\u00e9 en quatre, griffonn\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te :<\/p>\n<p><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-91456\" src=\"https:\/\/medialur.com\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Screenshot_165.png\" alt=\"\" width=\"728\" height=\"614\" \/><\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Tatay ne sait pas ce que tu \u00e9tudies, mais quoi que ce soit, Tatay te soutiendra. Ne t\u2019inqui\u00e8te pas. \u00bb<\/p>\n<p>Pendant mes quatre ann\u00e9es de licence, puis en master, Tatay continua de travailler. Ses mains devinrent de plus en plus rugueuses, son dos de plus en plus courb\u00e9. Lorsque je rentrais \u00e0 la maison, je le voyais, assis au pied de l\u2019\u00e9chafaudage, haletant apr\u00e8s une journ\u00e9e pass\u00e9e \u00e0 grimper et \u00e0 porter des charges. Mon c\u0153ur se serrait. Je lui disais de se reposer, mais il balayait ma remarque d\u2019un geste :<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Ce n\u2019est rien. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Tatay en est encore capable. Quand je me sens fatigu\u00e9, je me dis : je suis en train d\u2019\u00e9lever un futur docteur \u2014 et j\u2019en suis fier. \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai souri sans oser lui dire qu\u2019un doctorat exige bien plus encore, une charge de travail plus lourde, une pers\u00e9v\u00e9rance plus dure \u00e0 tenir. Mais c\u2019est pour lui que je ne me suis jamais permis d\u2019abandonner.<\/p>\n<p>Le jour de la soutenance de ma th\u00e8se, \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 des Philippines \u00e0 Diliman, il m\u2019a fallu supplier Tatay longuement avant qu\u2019il accepte de venir. Il avait emprunt\u00e9 un costume \u00e0 son cousin, enfil\u00e9 des chaussures trop petites d\u2019une taille, et mis le chapeau neuf qu\u2019il venait d\u2019acheter au march\u00e9 du district. Il s\u2019est assis tout au fond de l\u2019auditorium, le dos bien droit, les yeux fix\u00e9s sur moi sans jamais vaciller.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la soutenance, le professeur Santos a serr\u00e9 la main \u00e0 ma famille. Lorsqu\u2019il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 devant Tatay, il s\u2019est soudain fig\u00e9, l\u2019a observ\u00e9 attentivement, puis a souri :<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Vous \u00eates Mang Ben, n\u2019est-ce pas ? Quand j\u2019\u00e9tais enfant, ma maison se trouvait pr\u00e8s d\u2019un chantier o\u00f9 vous travailliez \u00e0 Quezon City. Je me souviens du jour o\u00f9 vous avez port\u00e9 un ouvrier bless\u00e9 jusqu\u2019en bas de l\u2019\u00e9chafaudage, alors que vous \u00e9tiez vous-m\u00eame bless\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Avant m\u00eame que Tatay ne puisse r\u00e9pondre, le professeur, d\u00e9j\u00e0 \u00e9mu, a ajout\u00e9 :<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Je ne m\u2019attendais pas \u00e0 vous revoir aujourd\u2019hui\u2026 en p\u00e8re d\u2019un nouveau docteur. C\u2019est un v\u00e9ritable honneur. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis retourn\u00e9 : Tatay Ben souriait. Un sourire discret, mais les yeux rougis. \u00c0 cet instant, j\u2019ai compris : jamais, de toute sa vie, il ne m\u2019avait demand\u00e9 de lui rendre quoi que ce soit. Ce jour-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait lui qu\u2019on reconnaissait \u2014 non pas pour moi, mais pour tout ce qu\u2019il avait sem\u00e9, en silence, depuis vingt-cinq ans.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, je suis ma\u00eetre de conf\u00e9rences \u00e0 Manille. J\u2019ai ma propre petite famille. Tatay ne construit plus : il cultive des l\u00e9gumes, \u00e9l\u00e8ve quelques poules, lit son journal le matin et fait du v\u00e9lo dans le barangay l\u2019apr\u00e8s-midi. Parfois, il m\u2019appelle pour me montrer fi\u00e8rement ses plates-bandes derri\u00e8re la maison, ou pour me dire de passer chercher des poulets et des \u0153ufs pour son petit-fils. Je lui demande :<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Tatay ne regrette-t-il pas d\u2019avoir travaill\u00e9 si dur toute sa vie pour son fils ? \u00bb<\/p>\n<p>Il rit :<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Aucun regret. J\u2019ai travaill\u00e9 toute ma vie\u2026 mais ce dont je suis le plus fier, c\u2019est d\u2019avoir construit un fils comme toi. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne r\u00e9ponds rien. Je regarde seulement ses mains \u00e0 l\u2019\u00e9cran \u2014 ces mains qui ont port\u00e9 tout mon avenir.<\/p>\n<p>Je suis docteur. Tatay Ben est ouvrier du b\u00e2timent. Il ne m\u2019a pas construit une maison : il a \u201cconstruit\u201d un \u00eatre humain.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Lorsque la soutenance prit fin, le professeur Santos s\u2019avan\u00e7a pour serrer la main \u00e0 ma famille et \u00e0 moi. Mais lorsqu\u2019il arriva devant Tatay Ben, il s\u2019arr\u00eata net, le d\u00e9visagea longuement, et son expression changea. Je suis n\u00e9 dans une famille incompl\u00e8te. \u00c0 peine savais-je marcher que mes parents divor\u00e7aient. Ma m\u00e8re, Nanay Lorna, &#8230; <a title=\"Mon beau-p\u00e8re, qui a travaill\u00e9 pendant vingt-cinq ans sur les chantiers, m\u2019a soutenu sans rel\u00e2che jusqu\u2019\u00e0 l\u2019obtention de mon doctorat. 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