{"id":90625,"date":"2025-10-31T08:07:49","date_gmt":"2025-10-31T04:07:49","guid":{"rendered":"https:\/\/medialur.com\/?p=90625"},"modified":"2025-10-31T08:09:32","modified_gmt":"2025-10-31T04:09:32","slug":"90625-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/medialur.com\/?p=90625","title":{"rendered":"Quand le c\u0153ur choisit\u2026"},"content":{"rendered":"<p>Quand la voisine amena Alina pour la premi\u00e8re fois, Ivan Petrovitch resta longtemps silencieux. Il se tenait sur le seuil, observant la jeune fille maigre aux \u00e9paules affaiss\u00e9es. Elle serrait dans ses mains un petit baluchon \u2014 toute sa vie, sans doute, tenait l\u00e0-dedans. Une vieille veste r\u00e2p\u00e9e, des bottines craquel\u00e9es\u2026 et ces yeux \u2014 immenses, pleins de peur et de douleur.<\/p>\n<p>\u2014 Voici Alina, \u2014 dit doucement la voisine. \u2014 Elle n\u2019a nulle part o\u00f9 aller. Elle s\u2019est enfuie de l\u2019orphelinat. L\u00e0-bas, c\u2019est l\u2019enfer. Tu pourrais peut-\u00eatre la garder quelque temps\u2026 au moins jusqu\u2019au printemps.<\/p>\n<p>Ivan Petrovitch soupira. Soixante-dix ans derri\u00e8re lui. Une maison vide, o\u00f9 le silence r\u00e9sonne. Depuis la mort de Maria, tout semblait s\u2019\u00eatre fig\u00e9. Le fils vivait \u00e0 Khabarovsk, la fille \u00e0 Voronej. Quelques appels rares, des v\u0153ux convenus. Et voil\u00e0 maintenant \u2014 cette enfant.<\/p>\n<p>\u2014 Entre, ma fille, \u2014 dit-il enfin. \u2014 On ne va tout de m\u00eame pas te laisser dehors.<\/p>\n<p>Alina franchit le seuil timidement, comme si elle craignait de troubler l\u2019air de la maison. Il lui servit une assiette de pommes de terre, un morceau de pain, un verre de th\u00e9 dans un gobelet en verre taill\u00e9. La jeune fille mangeait lentement, comme si elle redoutait qu\u2019on lui retire la nourriture.<\/p>\n<p>\u2014 N\u2019aie pas peur, \u2014 murmura-t-il avec douceur. \u2014 Ici, personne ne te prendra rien.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de ce jour, la maison changea. Le matin, Ivan Petrovitch entendait le parquet grincer dans la pi\u00e8ce voisine \u2014 Alina se levait t\u00f4t, s\u2019occupait du m\u00e9nage, lavait le linge, entretenait le feu. Le soir, elle s\u2019asseyait pr\u00e8s de la fen\u00eatre et lisait les vieux livres que Maria aimait autrefois.<\/p>\n<p>\u2014 O\u00f9 allais-tu \u00e0 l\u2019\u00e9cole ? \u2014 demandait-il parfois.<br \/>\n\u2014 \u00c0 l\u2019internat\u2026 un peu, \u2014 r\u00e9pondait-elle. \u2014 Puis je suis partie. C\u2019\u00e9tait trop dur l\u00e0-bas.<\/p>\n<p>Il ne posait pas plus de questions. Il savait : certaines douleurs n\u2019ont pas besoin de mots. Parfois, quand la neige tombait dehors, ils restaient assis c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te pr\u00e8s du po\u00eale. Il lui parlait de sa jeunesse, de la guerre, de la construction de cette maison. La jeune fille l\u2019\u00e9coutait, suspendue \u00e0 ses l\u00e8vres.<\/p>\n<p>Dans le village, les rumeurs ne tard\u00e8rent pas.<br \/>\n\u2014 Vous avez vu ? Le vieux vit avec une fille ! \u2014 chuchotaient les comm\u00e8res devant l\u2019\u00e9picerie.<br \/>\n\u2014 \u00c0 son \u00e2ge, il a perdu la t\u00eate ! \u2014 ajoutaient-elles avec un sourire entendu.<\/p>\n<p>Ivan Petrovitch faisait semblant de ne rien entendre. Mais Alina pleurait la nuit. Ces mots la blessaient profond\u00e9ment. Le vieil homme la r\u00e9confortait :<br \/>\n\u2014 Laisse-les dire. Les gens ont toujours parl\u00e9. L\u2019important, c\u2019est de ne pas les \u00e9couter.<\/p>\n<p>Le printemps arriva t\u00f4t cette ann\u00e9e-l\u00e0. Alina sembla se transformer. Ses joues reprirent des couleurs, ses yeux retrouv\u00e8rent de l\u2019\u00e9clat. Ensemble, ils plantaient des pommes de terre, riaient, chantaient. Et Ivan Petrovitch comprit soudain : la vie \u00e9tait revenue dans sa maison.<\/p>\n<p>Mais, au fil des mois, il remarqua qu\u2019Alina p\u00e2lissait. Le matin, elle avait des naus\u00e9es, restait longtemps immobile devant la fen\u00eatre. Inquiet, il demanda :<br \/>\n\u2014 Tu ne serais pas malade, ma fille ? On devrait peut-\u00eatre aller voir un m\u00e9decin ?<\/p>\n<p>Elle d\u00e9tourna les yeux et resta muette. Puis, une nuit, on frappa doucement \u00e0 la porte de sa chambre. Alina se tenait sur le seuil, en pleurs.<br \/>\n\u2014 Grand-p\u00e8re\u2026 je\u2026 j\u2019attends un enfant.<\/p>\n<p>Le monde sembla s\u2019effondrer. Ivan Petrovitch demeura fig\u00e9, incapable de parler.<br \/>\n\u2014 Comment\u2026 ? Qui\u2026 ? \u2014 murmura-t-il enfin.<\/p>\n<p>Elle \u00e9clata en sanglots, tomba \u00e0 genoux.<br \/>\n\u2014 \u00c0 l\u2019orphelinat\u2026 un \u00e9ducateur\u2026 Je n\u2019ai pas pu en parler. J\u2019avais peur. Puis je me suis enfuie.<\/p>\n<p>Le vieil homme passa une main tremblante sur son visage. Les larmes sillonnaient ses joues rid\u00e9es.<br \/>\n\u2014 Seigneur\u2026 un enfant\u2026 et toi, tu es encore une enfant.<\/p>\n<p>Il la releva doucement, la prit dans ses bras.<br \/>\n\u2014 N\u2019aie pas peur. Tu accoucheras, tout ira bien. Tu n\u2019es plus seule, ma fille.<\/p>\n<p>Cette nuit-l\u00e0, il ne dormit pas. Il entendait, \u00e0 travers la cloison, les sanglots \u00e9touff\u00e9s de la jeune fille que la vie avait jet\u00e9e sur son chemin. Et il comprit : sa propre vie n\u2019\u00e9tait pas finie.<\/p>\n<p>Depuis qu\u2019il avait appris la grossesse d\u2019Alina, tout semblait avoir chang\u00e9 autour de lui. Il se montrait encore plus attentif : il entretenait le feu, allait chercher du lait frais chez la voisine, faisait les courses \u00e0 la pharmacie. Alina voulait l\u2019aider, mais il lui interdisait de porter la moindre charge.<br \/>\n\u2014 Tu vis pour deux, maintenant, \u2014 disait-il fermement.<\/p>\n<p>Elle ob\u00e9issait, docile. Souvent, il la voyait assise pr\u00e8s de la fen\u00eatre, les mains pos\u00e9es sur son ventre, chuchotant des mots \u00e0 son enfant \u00e0 venir. Et son c\u0153ur se serrait de tendresse.<\/p>\n<p>Il se sentait de nouveau utile. Chaque matin, il se levait avant elle pour pr\u00e9parer des cr\u00eapes, chaque soir, il lui racontait des histoires \u2014 sur Maria, sur les f\u00eates d\u2019autrefois, sur les enfants qui couraient pieds nus dans le jardin.<br \/>\n\u2014 C\u2019\u00e9tait beau, chez vous, \u2014 disait Alina d\u2019une voix douce.<br \/>\n\u2014 Et \u00e7a le sera encore, \u2014 r\u00e9pondait-il. \u2014 Une maison n\u2019est vivante que si l\u2019on y entend des rires.<\/p>\n<p>Mais au village, le silence n\u2019existait pas.<br \/>\n\u2014 Vous avez vu, elle est enceinte ! \u2014 lan\u00e7a la vendeuse du magasin.<br \/>\n\u2014 De qui, \u00e0 ton avis ? \u2014 r\u00e9pondit une autre. \u2014 Peut-\u00eatre du vieux lui-m\u00eame !<\/p>\n<p>Quand Ivan Petrovitch entendit cela, le sang lui monta \u00e0 la t\u00eate. Il l\u00e2cha le sac de farine et cria :<br \/>\n\u2014 Tais-toi ! Comment oses-tu !<br \/>\nLe magasin se figea dans un silence glacial. Il sortit, haletant, en claquant la porte.<\/p>\n<p>Quand Alina apprit l\u2019incident, elle fondit en larmes.<br \/>\n\u2014 Pourquoi vous \u00eates-vous f\u00e2ch\u00e9 pour moi ? Ils ne croiront pas, de toute fa\u00e7on.<br \/>\n\u2014 Qu\u2019ils ne croient pas, \u2014 dit-il calmement. \u2014 Nous, nous savons la v\u00e9rit\u00e9. Le reste n\u2019a pas d\u2019importance.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019automne, Alina marchait d\u00e9j\u00e0 difficilement. Ivan Petrovitch lui fabriqua un berceau de ses mains, \u00e0 partir d\u2019une vieille caisse. Il le pon\u00e7a, le peignit, y accrocha un ruban.<br \/>\n\u2014 Voil\u00e0, c\u2019est ici que dormira ton b\u00e9b\u00e9, \u2014 dit-il.<br \/>\nAlina le regarda, puis \u00e9clata en sanglots.<br \/>\n\u2014 Et si je n\u2019y arrivais pas ? Je ne sais rien faire, grand-p\u00e8re\u2026 j\u2019ai peur.<\/p>\n<p>Il posa sa main sur son \u00e9paule.<br \/>\n\u2014 N\u2019aie pas peur. Je serai l\u00e0. Je ferai venir la sage-femme, je t\u2019emm\u00e8nerai \u00e0 l\u2019h\u00f4pital s\u2019il le faut. Tout ira bien.<\/p>\n<p>Mais le destin en d\u00e9cida autrement.<br \/>\nEn d\u00e9cembre, Ivan Petrovitch eut une crise cardiaque. Il s\u2019effondra dans la cour, la hache encore \u00e0 la main. Heureusement, la voisine le vit \u00e0 temps. Les m\u00e9decins parl\u00e8rent d\u2019infarctus, de repos absolu.<\/p>\n<p>Quand il revint chez lui, p\u00e2le et affaibli, Alina se pr\u00e9cipita vers lui :<br \/>\n\u2014 Grand-p\u00e8re, pourquoi ? Je vous avais suppli\u00e9 de ne pas couper le bois !<br \/>\nIl esquissa un sourire fatigu\u00e9.<br \/>\n\u2014 Il fallait bien tenir la maison, tant que tu n\u2019avais pas encore accouch\u00e9. Mais cette fois, je te promets d\u2019ob\u00e9ir.<\/p>\n<p>L\u2019hiver fut rude et lumineux. Ils restaient souvent assis pr\u00e8s du feu, buvant du th\u00e9, regardant la temp\u00eate de neige danser derri\u00e8re les vitres. Et quelque part, au milieu de ces soir\u00e9es paisibles, Ivan Petrovitch comprit : Alina \u00e9tait devenue pour lui bien plus qu\u2019une prot\u00e9g\u00e9e. Elle \u00e9tait sa petite-fille de c\u0153ur, sa derni\u00e8re raison d\u2019esp\u00e9rer, la preuve que, malgr\u00e9 tout, la vie savait encore \u00eatre bonne.<\/p>\n<p>L\u2019accouchement commen\u00e7a soudainement \u2014 une nuit de mars, alors que la temp\u00eate de neige faisait rage et que la route \u00e9tait compl\u00e8tement ensevelie.<br \/>\nAline hurlait de douleur, tandis qu\u2019Ivan Petrovitch allait et venait dans la maison, affol\u00e9, ne sachant que faire. Le t\u00e9l\u00e9phone ne captait pas, impossible d\u2019appeler les voisins. Alors, le vieil homme prit des draps propres, fit bouillir de l\u2019eau et, les mains tremblantes, se mit \u00e0 aider du mieux qu\u2019il pouvait.<\/p>\n<p><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-90626\" src=\"https:\/\/medialur.com\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Screenshot_48-1.png\" alt=\"\" width=\"577\" height=\"576\" srcset=\"https:\/\/medialur.com\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Screenshot_48-1.png 577w, https:\/\/medialur.com\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Screenshot_48-1-150x150.png 150w\" sizes=\"(max-width: 577px) 100vw, 577px\" \/><\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019aube, un cri aigu d\u00e9chira le silence de la maison.<br \/>\nUn enfant venait de na\u00eetre. Un gar\u00e7on. Vigoureux, rose, bien vivant.<br \/>\nAline, p\u00e2le mais radieuse, le tenait contre elle.<br \/>\n\u2014 C\u2019est\u2026 mon fils, murmura-t-elle d\u2019une voix tremblante.<br \/>\n\u2014 Le n\u00f4tre, la corrigea doucement Ivan Petrovitch. Le n\u00f4tre \u00e0 tous les deux.<\/p>\n<p>Il les regardait, submerg\u00e9 par l\u2019\u00e9motion, les larmes aux yeux.<br \/>\n\u2014 Merci, Seigneur, chuchota-t-il. Merci de m\u2019avoir donn\u00e9 une seconde vie.<\/p>\n<p>Lorsque les m\u00e9decins arriv\u00e8rent plus tard, ils n\u2019en revenaient pas :<br \/>\n\u2014 Le vieil homme a accouch\u00e9 seul ? Incroyable\u2026<br \/>\nEt les voisines, si promptes autrefois \u00e0 jaser, se turent. M\u00eame les plus m\u00e9disantes le salu\u00e8rent d\u00e9sormais avec respect.<\/p>\n<p>Mais d\u2019autres \u00e9preuves les attendaient encore\u2026<\/p>\n<p>Depuis ce matin de mars, la maison d\u2019Ivan Petrovitch semblait transform\u00e9e. Les murs eux-m\u00eames paraissaient plus lumineux. Dans un coin, une petite berceuse abritait le b\u00e9b\u00e9 qui dormait paisiblement.<br \/>\nAline l\u2019avait appel\u00e9 Matve\u00ef, en hommage au saint \u00e0 qui elle avait pri\u00e9 protection lorsqu\u2019elle s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9e seule.<\/p>\n<p>De jour en jour, Ivan Petrovitch se surprenait \u00e0 sourire. Le matin, il r\u00e9chauffait du lait, aidait \u00e0 baigner l\u2019enfant, apprenait \u00e0 Aline \u00e0 l\u2019emmailloter. Parfois, il fredonnait d\u2019anciennes berceuses que Maria, sa d\u00e9funte femme, chantait jadis.<\/p>\n<p>\u2014 Vous \u00eates comme un p\u00e8re pour moi, murmura Aline avec reconnaissance.<br \/>\n\u2014 Allons donc, fit-il en souriant. Je ne suis qu\u2019un vieil homme \u00e0 qui la vie a offert une seconde chance.<\/p>\n<p>Mais la sant\u00e9 du vieillard d\u00e9clinait. Depuis son infarctus, son c\u0153ur le faisait souffrir. Il dissimulait sa douleur pour ne pas inqui\u00e9ter la jeune m\u00e8re. Pourtant, certaines nuits, il s\u2019\u00e9veillait en sursaut, le souffle court, et restait assis pr\u00e8s du berceau, veillant le sommeil du petit.<\/p>\n<p>\u2014 Seigneur, murmurait-il, si je dois partir, ne les laisse pas seuls\u2026<\/p>\n<p>Le printemps arriva, doux et pr\u00e9coce. Matve\u00ef avait trois mois, il riait, tendait les bras vers le vieil homme. Ivan Petrovitch le prenait sur ses genoux, le ber\u00e7ait doucement. \u00c0 ces instants-l\u00e0, il avait la certitude que sa vie avait enfin trouv\u00e9 son sens.<\/p>\n<p>Un jour, les services sociaux vinrent frapper \u00e0 la porte. Une jeune femme, s\u00e9v\u00e8re, tenait un dossier contre sa poitrine.<br \/>\n\u2014 Vous comprenez, dit-elle d\u2019un ton froid, qu\u2019une mineure ne peut vivre chez un homme \u00e2g\u00e9 sans autorisation l\u00e9gale de tutelle ?<\/p>\n<p>Aline p\u00e2lit.<br \/>\n\u2014 Je ne veux pas partir ! s\u2019\u00e9cria-t-elle. Il est comme ma famille !<br \/>\n\u2014 Je ne leur suis pas \u00e9tranger, d\u00e9clara fermement Ivan Petrovitch. Faites les papiers que vous voulez, j\u2019assumerai la tutelle. Tout sera en r\u00e8gle.<\/p>\n<p>Ainsi devint-il officiellement le tuteur d\u2019Aline et du petit Matve\u00ef. Ce fut beaucoup de d\u00e9marches, beaucoup de formalit\u00e9s, mais le vieil homme \u00e9tait serein : d\u00e9sormais, ils avaient un foyer. Un vrai.<\/p>\n<p>Les saisons pass\u00e8rent. Le printemps c\u00e9da la place \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9. Les fleurs s\u2019\u00e9panouissaient pr\u00e8s de la cl\u00f4ture, les cerises m\u00fbrissaient dans le jardin, et les rires d\u2019enfant emplissaient l\u2019air. Tout semblait parfait.<br \/>\nMais en juillet, Ivan Petrovitch sentit ses forces d\u00e9cliner. Un soir, il s\u2019assit pr\u00e8s de la fen\u00eatre, contempla le coucher du soleil et appela Aline :<br \/>\n\u2014 Ma fille, viens pr\u00e8s de moi.<\/p>\n<p>Elle s\u2019approcha, inqui\u00e8te devant son visage livide.<br \/>\n\u2014 Qu\u2019est-ce que vous avez, grand-p\u00e8re ?<br \/>\n\u2014 Rien, r\u00e9pondit-il doucement. Je voulais seulement te dire : tu es forte, maintenant. N\u2019aie pas peur de la vie. Elle n\u2019est pas toujours cruelle, comme on le croit. Parfois, elle nous accorde un second souffle. \u00c0 moi, elle me l\u2019a offert \u2014 \u00e0 travers vous.<\/p>\n<p>Aline pleurait, serrant ses \u00e9paules.<br \/>\n\u2014 Ne dites pas \u00e7a\u2026 vous vivrez encore longtemps.<br \/>\n\u2014 Si je pars, dit-il calmement, cette maison sera tienne. Et Matve\u00ef grandira ici, sous ces fen\u00eatres.<\/p>\n<p>Une semaine plus tard, il s\u2019\u00e9teignit paisiblement.<br \/>\nLe matin, Aline le trouva assis dans son fauteuil, un l\u00e9ger sourire aux l\u00e8vres, comme s\u2019il dormait.<br \/>\nSur la table, une feuille de papier :<\/p>\n<p>&gt; \u00ab Merci, ma petite.<br \/>\n&gt; Tu as ramen\u00e9 la lumi\u00e8re dans ma maison.<br \/>\n&gt; Je pars en paix.<br \/>\n&gt; Aimez la vie \u2014 et elle vous aimera en retour. \u00bb<\/p>\n<p>Les fun\u00e9railles furent simples, mais toute la paroisse y assista. M\u00eame ceux qui autrefois avaient colport\u00e9 des rumeurs pleuraient en silence.<br \/>\nAline tenait Matve\u00ef dans ses bras, le regard fix\u00e9 sur la tombe fra\u00eeche.<br \/>\n\u2014 Il \u00e9tait tout pour nous, murmura-t-elle. Notre grand-p\u00e8re, notre sauveur.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es pass\u00e8rent.<br \/>\nAline devint aide-soignante et resta vivre dans la m\u00eame maison. Matve\u00ef grandit, courant dans la cour o\u00f9 Ivan Petrovitch s\u2019asseyait autrefois. Chaque soir, elle lui racontait l\u2019histoire du vieil homme qui les avait recueillis quand plus personne n\u2019y croyait.<\/p>\n<p>\u2014 Maman, c\u2019\u00e9tait un vrai magicien ? demandait le gar\u00e7on.<br \/>\n\u2014 Oui, r\u00e9pondait-elle avec un sourire. Un magicien sans baguette. Son pouvoir venait du c\u0153ur.<\/p>\n<p>Et lorsque la premi\u00e8re neige tombait \u00e0 nouveau, Aline ouvrait un vieil album. Sur une photo jaunie, on les voyait tous les trois : elle, Ivan Petrovitch, et le petit Matve\u00ef dans sa berceuse.<br \/>\nAlors, il lui semblait que le vieil homme n\u2019\u00e9tait jamais vraiment parti \u2014 qu\u2019il vivait encore, dans le murmure du vent, dans le parfum des pommiers, dans le rire clair de l\u2019enfant.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait rest\u00e9 l\u00e0 \u2014 dans leur maison, dans leur m\u00e9moire, dans leur amour.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand la voisine amena Alina pour la premi\u00e8re fois, Ivan Petrovitch resta longtemps silencieux. Il se tenait sur le seuil, observant la jeune fille maigre aux \u00e9paules affaiss\u00e9es. Elle serrait dans ses mains un petit baluchon \u2014 toute sa vie, sans doute, tenait l\u00e0-dedans. 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