{"id":90345,"date":"2025-10-23T18:31:44","date_gmt":"2025-10-23T14:31:44","guid":{"rendered":"https:\/\/medialur.com\/?p=90345"},"modified":"2025-10-23T18:31:44","modified_gmt":"2025-10-23T14:31:44","slug":"une-femme-et-un-spectre-dans-le-jardin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/medialur.com\/?p=90345","title":{"rendered":"Une femme et un spectre dans le jardin."},"content":{"rendered":"<p>Eleanor se figea, tenant le petit r\u00e2teau gracieux, et ses doigts se d\u00e9tendirent de surprise. L&#8217;outil en bois tomba avec un bruit sourd sur la terre s\u00e8che et craquel\u00e9e. Elle n&#8217;eut m\u00eame pas le temps de haleter, tant la voix qui r\u00e9sonna derri\u00e8re elle \u00e9tait soudaine et per\u00e7ante. On aurait dit le craquement du vieux bois, mais elle portait une certitude si in\u00e9branlable qu&#8217;un frisson lui parcourut l&#8217;\u00e9chine.<\/p>\n<p>\u00ab Rien ne pousse dans ton jardin, ma ch\u00e8re, parce qu&#8217;un mort vient te rendre visite. Tu ne le vois pas ? Eh bien, regarde de plus pr\u00e8s, ma ch\u00e8re \u00bb, dit la vieille femme inconnue, jetant \u00e0 Eleanor un regard mena\u00e7ant, mais teint\u00e9 de piti\u00e9, de ses yeux apparemment \u00e9teints, mais incroyablement p\u00e9n\u00e9trants.Lentement, presque machinalement, Eleanor se retourna et, pour la premi\u00e8re fois, contempla v\u00e9ritablement ce terrain devant sa nouvelle demeure tant d\u00e9sir\u00e9e. Et son c\u0153ur se serra d&#8217;une \u00e9trange et inexplicable m\u00e9lancolie. Elle le voyait tous les jours, mais ce n&#8217;est qu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent qu&#8217;elle comprit toute l&#8217;horreur de ce qui se passait. Juste devant la cl\u00f4ture impeccablement sculpt\u00e9e dont elle \u00e9tait si fi\u00e8re s&#8217;\u00e9tendait un lopin de terre compl\u00e8tement mort, br\u00fbl\u00e9.<\/p>\n<p>Pas un brin d&#8217;herbe, pas la moindre trace de vie. Pendant ce temps, derri\u00e8re la maison, dans ses parterres et jardins soigneusement entretenus, les roses fleurissaient d\u00e9j\u00e0 abondamment, les soucis cherchaient le soleil et les groseilliers verdissaient. Le contraste \u00e9tait effrayant et contre nature. Elle essaya de revitaliser cette terre \u2013 la fertilisant, la labourant, l&#8217;arrosant de larmes presque de d\u00e9sespoir, mais en vain.<\/p>\n<p>Et aujourd&#8217;hui, plong\u00e9e dans ses tourments de jardinage, elle ne remarqua m\u00eame pas cet inconnu maigre, courb\u00e9 par l&#8217;\u00e2ge mais pas par l&#8217;esprit, qui s&#8217;approchait du portail grand ouvert.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Autant porter une robe de soir\u00e9e pour creuser la terre noire avec tant de beaut\u00e9 et d&#8217;\u00e9l\u00e9gance\u00a0\u00bb, dit la vieille femme, avec une moquerie \u00e0 peine perceptible mais une bienveillance bienveillante \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de la tenue d&#8217;Eleanor\u00a0: un haut rose co\u00fbteux et parfaitement ajust\u00e9 et un short cycliste assorti en tissu technique.<\/p>\n<p>Eleanor jeta un coup d&#8217;\u0153il \u00e0 elle-m\u00eame, \u00e9cartant une m\u00e8che de cheveux roux de son front. Une l\u00e9g\u00e8re g\u00eane traversa son visage.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C&#8217;est\u2026 c&#8217;est un uniforme sp\u00e9cial, Grand-m\u00e8re. Pour le jardinage. Technique, respirant\u2026\u00a0\u00bb tenta-t-elle de se justifier, mais sa voix \u00e9tait faible. \u00ab\u00a0Et les voisins\u2026 nous avons une nouvelle et agr\u00e9able communaut\u00e9 ici, tout le monde marche toujours si bien\u2026 Propre, bien rang\u00e9\u2026 Personne n&#8217;avait v\u00e9cu ici auparavant, tout le monde repartait de z\u00e9ro\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais la vieille femme n&#8217;\u00e9coutait plus. Elle se retourna et, s&#8217;appuyant sur une canne artisanale, s&#8217;\u00e9loigna lentement, disparaissant dans la poussi\u00e8re estivale au d\u00e9tour de la route. Eleanor resta seule, un silence assourdissant et bourdonnant dans ses oreilles, seulement troubl\u00e9 par les battements anxieux de son c\u0153ur.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Comment est-ce possible\u00a0?\u00bb pensa-t-elle f\u00e9brilement, retirant ses gants de jardinage et v\u00e9rifiant machinalement sa manucure impeccable. \u00ab\u00a0Comment se fait-il qu&#8217;un mort vienne me rendre visite, dans ma nouvelle et lumineuse maison\u00a0? Qui est-il\u00a0? Que veut-il\u00a0?\u00bb<\/p>\n<p>Heureusement qu&#8217;elle ait r\u00e9ussi \u00e0 suivre un cours de manucure avant ce d\u00e9m\u00e9nagement, une v\u00e9ritable \u00e9chappatoire \u00e0 la turbulente m\u00e9tropole pour le calme de la banlieue. \u00ab\u00a0Maintenant, mes mains seront toujours impeccables\u00a0\u00bb, pensa-t-elle avec une ironie am\u00e8re. \u00ab\u00a0J&#8217;aimerais qu&#8217;il en soit de m\u00eame pour le jardin. Pour que tout pousse, fleurisse et ravisse les yeux \u00e0 la demande, sans fant\u00f4mes.\u00bb<\/p>\n<p>Elle ne dit pas un mot de l&#8217;\u00e9trange visiteur de son mari, son cher et perp\u00e9tuellement occup\u00e9 Dmitry. Elle redoutait son sourire narquois, pragmatique et rationnel. Mais ses pens\u00e9es revenaient sans cesse \u00e0 cette conversation, devenant une obsession. Aucun engrais, m\u00eame le plus cher et le plus moderne, aucun conseil d&#8217;Internet ni de voisins exp\u00e9riment\u00e9s n&#8217;y changeaient rien. Le terrain devant la maison restait d\u00e9sert, sec et mort, comme une pierre tombale.<\/p>\n<p>Eleanor, sinc\u00e8rement, de tout son c\u0153ur, voulait jardiner. Elle suivit des cours en ligne, acheta une tonne de beaux magazines et fut inspir\u00e9e. Elle adorait le processus lui-m\u00eame\u00a0: sentir la terre, humer son parfum, nourrir les pousses fragiles. Et elle y parvenait\u00a0! Les premiers r\u00e9sultats \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 plut\u00f4t bons. Mais ce maudit lopin de terre, juste devant l&#8217;entr\u00e9e, refusait de bouger, comme isol\u00e9 de toute vie par un mur invisible.<\/p>\n<p><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-90346\" src=\"https:\/\/medialur.com\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Screenshot_183.png\" alt=\"\" width=\"462\" height=\"521\" \/><\/p>\n<p>\u00ab On dirait bien que je vais devoir engager un paysagiste et un p\u00e9dologue hors de prix, finalement \u00bb, songea-t-elle tristement, regardant par la fen\u00eatre la tache noire de sa honte. \u00ab Quoique\u2026 si nous avons vraiment un invit\u00e9 aussi\u2026 \u00e9ph\u00e9m\u00e8re\u2026 je doute qu\u2019ils puissent nous aider. \u00bb<\/p>\n<p>Plusieurs jours pass\u00e8rent. Eleanor, apr\u00e8s avoir regard\u00e9 une autre vid\u00e9o d\u00e9taill\u00e9e sur la cha\u00eene du jardinier exp\u00e9riment\u00e9, posa son t\u00e9l\u00e9phone. La nuit dehors \u00e9tait terne et sans \u00e9toiles. Dmitry s\u2019\u00e9tait endormi depuis longtemps, ronflant au rythme de ses pens\u00e9es professionnelles, et elle-m\u00eame aurait d\u00fb dormir depuis longtemps, mais le sommeil la fuyait.<\/p>\n<p>\u00ab Beurk, comme c\u2019est \u00e9touffant\u2026 J\u2019ai du mal \u00e0 respirer \u00bb, murmura-t-elle en repoussant la couverture de soie et en se dirigeant vers la porte vitr\u00e9e donnant sur le spacieux balcon.Ouvrant doucement la porte, elle sortit dans la fra\u00eecheur du ciel nocturne. L&#8217;air \u00e9tait pur et doux. De l\u00e0, au deuxi\u00e8me \u00e9tage, le malheureux terrain \u00e9tait \u00e0 peine visible, cach\u00e9 par l&#8217;avant-toit et l&#8217;ombre d&#8217;un grand \u00e9rable. Alors, pouss\u00e9e par une impulsion soudaine, Eleanor se pencha par-dessus la balustrade froide pour scruter l&#8217;obscurit\u00e9 o\u00f9 s&#8217;\u00e9tendait la terre st\u00e9rile.<\/p>\n<p>Et elle le vit.<\/p>\n<p>Sous la lumi\u00e8re d&#8217;une lune pointue et tordue, per\u00e7ant des nuages \u200b\u200bd\u00e9chiquet\u00e9s, une silhouette inconnue arpentait la terre creus\u00e9e mais morte. Un homme. Il lui tournait le dos. Ses mouvements \u00e9taient \u00e9tranges, lents, comme s&#8217;il surmontait l&#8217;immense r\u00e9sistance d&#8217;un m\u00e9dium invisible. Il ne se contentait pas de marcher\u00a0: il tr\u00e9pignait, s&#8217;accroupissait, puis se relevait, creusant le sol du bout de sa vieille botte d\u00e9mod\u00e9e, le touchant de ses longs doigts p\u00e2les, cherchant quelque chose, creusant pour trouver quelque chose.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur d&#8217;Eleanor se serra, puis se mit \u00e0 battre si fort qu&#8217;elle se mit \u00e0 trembler. Elle scruta l&#8217;obscurit\u00e9, essayant de discerner les d\u00e9tails. Et plus elle observait, plus elle comprenait clairement que quelque chose n&#8217;allait pas chez lui. Il \u00e9tait\u2026 translucide. La lumi\u00e8re de la lune filtrait \u00e0 peine \u00e0 travers son corps fr\u00eale, v\u00eatu d&#8217;une veste d\u00e9mod\u00e9e. Ses mouvements n&#8217;\u00e9taient pas seulement lents, ils \u00e9taient anormaux, d\u00e9nu\u00e9s de gravit\u00e9 et de physiologie terrestres. Ce n&#8217;\u00e9tait absolument pas une personne vivante.<\/p>\n<p>Eleanor sentit ses jambes c\u00e9der, et une vague de panique noire et collante lui martela les tempes, mena\u00e7ant de la faire perdre connaissance. Elle serait d\u00e9j\u00e0 tomb\u00e9e de ce balcon, sur les rochers ac\u00e9r\u00e9s du jardin alpin, si \u00e0 cet instant pr\u00e9cis, l&#8217;homme ne se retourna.<\/p>\n<p>Il la regarda droit dans les yeux. Son visage lui \u00e9tait totalement inconnu, inexpressif, comme taill\u00e9 dans du marbre p\u00e2le. Une moustache luxuriante, rappelant une autre \u00e9poque, et des cheveux soigneusement s\u00e9par\u00e9s au milieu. Et ses yeux \u2013 vides, sombres, sans fond.<\/p>\n<p>Et soudain, cet homme, ce fant\u00f4me, leva la main. Non, il lan\u00e7a ses deux mains en avant, comme pour tenter de franchir cette distance, cette hauteur, de l&#8217;attraper \u00e0 la gorge, de la toucher de ses doigts glac\u00e9s. Eleanor sentit son visage maussade et mortel se rapprocher, de plus en plus, de plus en plus, emplissant tout l&#8217;espace\u2026 Avec un g\u00e9missement \u00e9touff\u00e9, elle repoussa la rambarde de toutes ses forces et, tr\u00e9buchant, retomba dans la chambre, sur le sol froid.<\/p>\n<p>Trouver la vieille femme s&#8217;av\u00e9ra \u00e9tonnamment facile. Eleanor \u00e9tait certaine qu&#8217;une telle femme ne pouvait vivre dans leur communaut\u00e9 de chalets st\u00e9rile et flambant neuve. Il fallait donc chercher sa maison l\u00e0-bas, au-del\u00e0 du pont, dans le vieux village endormi. Et d\u00e9couvrir exactement o\u00f9 vivait celle qui voyait les fant\u00f4mes ne fut pas particuli\u00e8rement difficile\u00a0: il lui suffisait de demander aux grands-m\u00e8res du coin, assises sur un banc pr\u00e8s du puits.<\/p>\n<p>Eleanor gara sa jolie petite voiture de ville devant une maison branlante et mal peinte, aux cadres sculpt\u00e9s mais \u00e9caill\u00e9s. Le portail semblait ne tenir qu&#8217;\u00e0 un fil et \u00e0 un unique gond rouill\u00e9, alors elle d\u00e9cida de ne pas risquer de frapper.<\/p>\n<p>\u00ab Grand-m\u00e8re ! \u00bb s&#8217;\u00e9cria-t-elle en jetant un coup d&#8217;\u0153il timide \u00e0 travers une fente entre les planches de la cl\u00f4ture. \u00ab Grand-m\u00e8re Vera ? Je m&#8217;appelle Eleanor ! \u00bb Tu me parlais la semaine derni\u00e8re\u2026 de mon complot\u2026 de la pr\u00e9sence\u2026 d&#8217;un invit\u00e9\u2026<\/p>\n<p>La porte de la maison s&#8217;ouvrit en grin\u00e7ant, et la m\u00eame vieille femme apparut sur le seuil. Elle plissa les yeux, examinant son invit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Oh, mon Dieu\u2026 Tu es de nouveau sur ton trente-et-un, comme si tu allais \u00e0 un d\u00e9fil\u00e9 \u00bb, murmura-t-elle doucement mais parfaitement distinctement, jetant un regard critique sur la robe tunique en mousseline et les \u00e9l\u00e9gantes sandales \u00e0 talons d&#8217;Eleanor. Puis elle fit un geste de la main, r\u00e9sign\u00e9e. \u00ab Eh bien, entre, puisque tu es l\u00e0 ! Fais juste attention \u00e0 ne pas te casser les talons sur mon parquet ! Que veux-tu ? \u00bb<\/p>\n<p>Eleanor, franchissant le seuil, sentit une boule lui monter \u00e0 la gorge.<\/p>\n<p>\u00ab Il\u2026 il arrive vraiment. Il tra\u00eene l\u00e0 o\u00f9 tu as dit qu\u2019il \u00e9tait. Je l\u2019ai vu\u2026 hier soir\u2026 \u00bb Sa voix tremblait. \u00ab Je me disais\u2026 si tu vois des gens comme \u00e7a\u2026 et que tu n\u2019as pas peur\u2026 alors tu as probablement d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9 \u00e7a. Peut-\u00eatre sais-tu\u2026 comment\u2026 le chasser ? \u00bb Elle se tordit les mains inconsciemment, sa manucure impeccable scintillant dans la faible lumi\u00e8re du couloir.<\/p>\n<p>\u00ab Elle pensait\u2026 Eh bien, elle pensait bien, ma ch\u00e8re \u00bb, acquies\u00e7a la vieille femme, et une lueur complexe traversa son regard qu\u2019Eleanor ne put d\u00e9chiffrer. \u00ab Tu veux que je le chasse ? \u00bb<\/p>\n<p>Eleanor hocha simplement la t\u00eate, impuissante, puis reprit ses esprits, ouvrant fr\u00e9n\u00e9tiquement son \u00e9l\u00e9gant sac \u00e0 main en cuir et en sortit plusieurs gros billets impeccables.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais pas\u2026 combien \u00e7a co\u00fbte habituellement. Franchement, je ne suis pas du genre gourmande ! Si tu as besoin de plus, j&#8217;irai au distributeur ! Combien veux-tu ? \u00bb<\/p>\n<p>La vieille femme, Vera Petrovna, regarda attentivement l&#8217;argent, puis plongea son regard dans celui d&#8217;\u00c9l\u00e9onore. Son regard s&#8217;adoucit.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a suffit \u00bb, dit-elle doucement, presque doucement. \u00ab Je vais t&#8217;aider. Entre, assieds-toi, je reviens tout de suite\u2026 \u00bb Elle marqua une pause et baissa les yeux, l\u00e9g\u00e8rement g\u00ean\u00e9e. \u00ab D\u00e9sol\u00e9e, je ne peux pas t&#8217;offrir de th\u00e9. J&#8217;en ai manqu\u00e9 hier. Et pour aller au magasin, \u00e0 trois kilom\u00e8tres\u2026 les vieux os ne peuvent plus se tra\u00eener. \u00bb\u00c9l\u00e9onore se percha timidement au bord d&#8217;un tabouret peint et observa furtivement la demeure. L&#8217;unique fen\u00eatre \u00e9tait recouverte d&#8217;un tulle propre, mais vieux et raccommod\u00e9. La table \u00e9tait d\u00e9pourvue de nappe, et rien ne dissimulait les profondes fissures de la surface autrefois vernie. Une porte du vieux buffet \u00e9tait cass\u00e9e, r\u00e9v\u00e9lant un vide. Le sucrier transparent \u00e9tait vide. Tout comme la corbeille \u00e0 pain en osier pos\u00e9e \u00e0 proximit\u00e9. Elle \u00e9tait pauvre. Elle \u00e9tait vide. Elle \u00e9tait bien seule.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Sortez une bouteille du r\u00e9frig\u00e9rateur, une bouteille transparente\u00a0\u00bb, appela Vera Petrovna depuis la pi\u00e8ce voisine. \u00ab\u00a0J&#8217;ai une infusion de plantes dedans, que j&#8217;ai pr\u00e9par\u00e9e moi-m\u00eame. C&#8217;est d\u00e9licieux, \u00e7a gu\u00e9rit. Go\u00fbtez-la. Et versez-m&#8217;en aussi, s&#8217;il vous pla\u00eet. C&#8217;est un peu amer, mais \u00e7a donne force et sant\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>\u00c9l\u00e9onore se dirigea vers le vieux r\u00e9frig\u00e9rateur cr\u00e9pitant et l&#8217;ouvrit. Son c\u0153ur se serra encore plus. Outre une modeste bouteille d&#8217;un demi-litre de liquide trouble, il y avait trois \u0153ufs, un bocal de choucroute de trois litres \u00e0 moiti\u00e9 vide et un beurrier vide et us\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Bon Dieu\u00a0\u00bb, pensa-t-elle avec une douleur soudaine et aigu\u00eb. \u00ab\u00a0Elle vit\u2026 dans une telle pauvret\u00e9. Et je suis venue la voir dans une voiture de luxe et en robe de soie.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tu l&#8217;as trouv\u00e9e\u00a0?\u00bb fit la voix de la vieille femme.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Oui, grand-m\u00e8re V\u00e9ra, tout de suite\u00a0!\u00bb<\/p>\n<p>V\u00e9ra Petrovna s&#8217;approcha d&#8217;elle et lui tendit une petite liasse de journaux bien roul\u00e9e, nou\u00e9e avec de la ficelle.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tiens. Enterre ceci sur ta propri\u00e9t\u00e9. Pas profond\u00e9ment, \u00e0 peu pr\u00e8s de la profondeur d&#8217;un coup de pelle. Dans trois jours, ton invit\u00e9 partira et ne reviendra jamais. N&#8217;aie pas peur.\u00bb Ce ne sont que des herbes, des brindilles s\u00e9ch\u00e9es, des baies sauvages\u2026 le tout enchant\u00e9 pour de bon. Alors, l&#8217;infusion est-elle d\u00e9licieuse\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c9l\u00e9onore but une gorg\u00e9e du liquide l\u00e9g\u00e8rement amer mais aromatique.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tr\u00e8s bon\u00a0\u00bb, dit-elle avec un sourire sinc\u00e8re en prenant le paquet. \u00ab\u00a0Merci beaucoup. Puis-je\u2026 puis-je vous offrir quelque chose\u00a0?\u00bb l\u00e2cha-t-elle soudain, le regard perdu dans les yeux. \u00ab\u00a0Vous savez, je suis pass\u00e9e au magasin avant d&#8217;arriver\u2026 enfin, c&#8217;est une habitude chez moi\u00a0: je vois une offre sp\u00e9ciale et j&#8217;en ach\u00e8te deux d&#8217;un coup, et puis je ne sais plus quoi en faire. Je ne peux pas m&#8217;en passer. Peut-\u00eatre que quelque chose vous ferait du bien\u00a0? Je reviens tout de suite\u00a0!\u00bb<\/p>\n<p>Sans attendre la r\u00e9ponse surprise de la vieille dame, Eleanor sortit en courant. Une minute plus tard, elle revint, courb\u00e9e sous le poids d&#8217;un \u00e9norme sac en papier, et commen\u00e7a \u00e0 en vider le contenu sur la table, en bavardant sans cesse\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0De l&#8217;huile de tournesol\u2026 pourquoi en ai-je achet\u00e9 deux\u00a0?\u00bb Je cuisine toujours \u00e0 la vapeur, mon mari, Dmitry, a des probl\u00e8mes d&#8217;estomac\u2026 Du th\u00e9\u2026 oh, noir, mais on boit toujours du vert\u2026 Les sucreries\u2026 eh bien, bien s\u00fbr que j&#8217;adore \u00e7a, mais j&#8217;ai besoin de perdre du poids, et il y a plein de chocolat \u00e0 la maison\u2026 Vous aimez les biscuits\u00a0? Avec du th\u00e9, parfait ! J&#8217;ai achet\u00e9 de la pastila pour une raison inconnue\u2026 Je n&#8217;en suis pas fan. De la viande\u2026 Oh l\u00e0 l\u00e0, j&#8217;ai vu comme j&#8217;ai pris du poids ! Et le cong\u00e9lateur est d\u00e9j\u00e0 plein \u00e0 craquer ! \u00c7a te d\u00e9rangerait si je te laissais \u00e7a ? Je peux ? Voici les c\u00e9r\u00e9ales\u2026 riz complet, sarrasin vert. Insolite, sain. Apr\u00e8s que mon mari a commenc\u00e9 \u00e0 avoir des probl\u00e8mes, j&#8217;ai suivi des cours de nutrition, et maintenant je n&#8217;ach\u00e8te que \u00e7a\u2026Elle d\u00e9balla les provisions, les empila soigneusement dans un coin de la table, et n&#8217;osa pas lever les yeux vers Vera Petrovna. Elle se sentait incroyablement mal \u00e0 l&#8217;aise. Elle craignait que la vieille femme ne per\u00e7oive cet emportement comme une aum\u00f4ne, une charit\u00e9 d&#8217;un riche voisin, et qu&#8217;elle ne s&#8217;en offusque et ne s&#8217;en f\u00e2che.<\/p>\n<p>Mais lorsqu&#8217;elle osa enfin regarder, elle vit des larmes claires et silencieuses couler sur les joues de la vieille femme. Vera Petrovna les essuya silencieusement avec le coin de son mouchoir.<\/p>\n<p>\u00ab Merci, ma ch\u00e8re \u00bb, murmura-t-elle si bas qu&#8217;on aurait dit le bruissement des feuilles \u00e0 la fen\u00eatre.<\/p>\n<p>\u00ab Merci pour \u00e7a \u00bb, soupira Eleanor de soulagement et haussa les \u00e9paules, essayant de faire comme si elle n&#8217;avait pas remarqu\u00e9 les larmes. \u00ab Je vais sauver le terrain ! Mais\u2026 si \u00e7a ne vous d\u00e9range pas, pourrais-je revenir vous voir un de ces jours ? Vous m&#8217;int\u00e9ressez\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Elle enfouit le paquet \u00e0 l&#8217;endroit pr\u00e9vu. Elle ne revit plus jamais l&#8217;homme \u00e0 la moustache et \u00e0 l&#8217;air renfrogn\u00e9. Et exactement une semaine plus tard, comme Vera Petrovna l&#8217;avait annonc\u00e9, les premi\u00e8res pousses timides commenc\u00e8rent \u00e0 germer sur le terrain jusque-l\u00e0 mort. Des mauvaises herbes, des pissenlits et une sorte d&#8217;herbe. Mais \u00c9l\u00e9onore pleurait de bonheur en les regardant, car cela signifiait que la terre \u00e9tait revenue \u00e0 la vie.<\/p>\n<p>Ce m\u00eame jour, Vera Petrovna, appuy\u00e9e sur une canne, se dirigea lentement vers le vieux cimeti\u00e8re abandonn\u00e9 du village. Elle emprunta un sentier \u00e9troit, saluant d&#8217;un signe de t\u00eate une personne invisible, saluant de vieilles connaissances. Finalement, elle s&#8217;arr\u00eata devant une tombe n\u00e9glig\u00e9e, apparemment anonyme. Mais en regardant attentivement, on pouvait apercevoir une vieille photographie sur la pierre fissur\u00e9e et gris\u00e9e par le temps. Un homme renfrogn\u00e9 \u00e0 la moustache fournie la fixait. \u00ab Merci, Piotr Stepanovitch \u00bb, dit doucement la vieille femme en s&#8217;agenouillant et en commen\u00e7ant \u00e0 d\u00e9sherber l&#8217;herbe s\u00e8che autour d&#8217;elle. \u00ab Tu m&#8217;as aid\u00e9e. Et je t&#8217;aiderai. Je vais ranger ici. Tout sera propre et joli\u2026 Et tu partiras. Repose en paix. Merci. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c9l\u00e9onore arriva chez Vera Petrovna deux semaines plus tard. Elle frappa timidement \u00e0 la porte famili\u00e8re et, entendant un \u00ab Entrez ! \u00bb rauque, jeta un coup d&#8217;\u0153il \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur, d\u00e9posant son lourd sac surcharg\u00e9 sur le seuil.<\/p>\n<p>\u00ab Grand-m\u00e8re Vera, c&#8217;est moi, \u00c9l\u00e9onore ! Bonjour ! Je viens te voir, comme promis. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Bonjour, bonjour \u00bb, la vieille femme sortit pour la saluer, l&#8217;air un peu repos\u00e9. \u00ab Alors, ton visiteur d&#8217;une nuit est parti pour de bon ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, merci ! Merci beaucoup ! Tout pousse ! \u00bb commen\u00e7a \u00c9l\u00e9onore avec enthousiasme, puis rougit et d\u00e9signa son sac. \u00ab Et \u00e7a\u2026 j&#8217;ai apport\u00e9 quelque chose. Tu sais, j&#8217;ai\u2026 suivi un cours de d\u00e9coration d&#8217;int\u00e9rieur. Ce n&#8217;\u00e9tait pas mon truc, \u00e7a n&#8217;a pas march\u00e9. \u00bb Et pendant que j&#8217;\u00e9tudiais, j&#8217;ai achet\u00e9 plein de trucs\u2026 dont on n&#8217;a plus besoin. Ces rideaux\u2026 n&#8217;allaient pas du tout avec nos fen\u00eatres\u2026 Des serviettes en \u00e9ponge, des maniques, des couvertures chaudes, de la vaisselle\u2026 Que de belles choses neuves, qui tra\u00eenaient l\u00e0, inutilis\u00e9es. Puis-je te donner \u00e7a ? Tu sais, ta maison est tellement douillette, authentique\u2026 rustique\u2026 campagnarde. Ces assiettes \u00e0 bleuets iraient tr\u00e8s bien ! Et si je te montrais la nappe ? Tu arrangeras tout joliment plus tard, comme tu veux\u2026<\/p>\n<p>Elle recommen\u00e7a \u00e0 d\u00e9baller le sac avec fr\u00e9n\u00e9sie, comme la derni\u00e8re fois, d\u00e9signant tel ou tel objet, en parlant, s&#8217;excusant, esp\u00e9rant que la vieille dame ne verrait pas de piti\u00e9 dans ce geste, ne la jugerait pas et ne la renverrait pas.Mais Vera Petrovna ne la chassa pas. Elle regarda en silence cette belle femme agit\u00e9e, le visage de plus en plus triste et s\u00e9v\u00e8re. Finalement, elle s&#8217;affaissa lourdement sur un tabouret et croisa ses mains us\u00e9es par le travail et endolories par l&#8217;arthrite sur ses genoux.<\/p>\n<p>\u00ab Pose-les, ma ch\u00e9rie. \u00c7a suffit \u00bb, dit-elle doucement. Sa voix \u00e9tait fatigu\u00e9e et coupable. \u00ab Tu es une bonne fille, Lenochka. Gentille, avec un c\u0153ur ouvert. Et je\u2026 je t&#8217;ai tromp\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c9l\u00e9onore se figea, tenant dans ses bras une \u00e9paisse couverture multicolore.<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? Je\u2026 je nageais dans la piscine ce matin \u00bb, murmura-t-elle confuse en se touchant le lobe de l&#8217;oreille. \u00ab L&#8217;eau, probablement\u2026 je n&#8217;entends pas bien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je te le dis, je t&#8217;ai tromp\u00e9e \u00bb, r\u00e9p\u00e9ta Vera Petrovna d&#8217;une voix tremblante. \u00ab C&#8217;est moi qui ai amen\u00e9 ce mort sur ta parcelle. \u00bb C&#8217;est moi qui l&#8217;ai invit\u00e9 \u00e0 te rendre visite. Expr\u00e8s. La culpabilit\u00e9 et la honte d\u00e9formaient litt\u00e9ralement son visage rid\u00e9. Elle grima\u00e7a, comme si elle s&#8217;attendait non seulement \u00e0 des paroles justes et blessantes, mais aussi \u00e0 un coup.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai une profonde faute devant toi. Pardonne-moi, vieille femme insens\u00e9e. Tu viens \u00e0 moi le c\u0153ur ouvert, sinc\u00e8rement, et moi\u2026 \u00bb Sa voix s&#8217;\u00e9teignit, cherchant les mots. \u00ab Oui, je les vois. Ils viennent parfois. Ils demandent \u00e0 se souvenir de moi, \u00e0 transmettre un message \u00e0 la famille, \u00e0 nettoyer la tombe\u2026 Et puis vos chaumi\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 construites non loin de l\u00e0. Riches, neuves. Et je me suis dit\u2026 Je me suis dit, ne serait-ce pas si terrible si l&#8217;un d&#8217;entre vous, les riches, me donnait un peu d&#8217;argent ? Je suis vieille, c&#8217;est dur toute seule\u2026 J&#8217;ai faim\u2026 J&#8217;ai froid\u2026 Et personne ne me donnera d&#8217;argent comme \u00e7a. Seulement pour de l&#8217;aide. \u00bb<\/p>\n<p>Et que puis-je faire ? Voir ce que les autres ne peuvent pas ? Alors j&#8217;ai demand\u00e9 \u00e0 un homme bienveillant, Piotr Stepanovitch, oubli\u00e9 au cimeti\u00e8re, de venir \u00e0 toi et de te pi\u00e9tiner. Pour que la terre ne porte pas de fruits. Et maintenant, je m&#8217;occupe de sa tombe, en signe de gratitude. Il n&#8217;aurait jamais rien fait de mal \u00e0 toi ni \u00e0 ton mari\u00a0; c&#8217;\u00e9tait un homme discret. Et je t&#8217;ai donn\u00e9 ce bouquet comme \u00e7a, juste pour te d\u00e9stabiliser, juste quelques herbes\u2026 pour que tu te calmes et qu&#8217;il puisse partir. Pardonne-moi, Lenochka, pardonne-moi. Je n&#8217;aurais jamais cru que tu \u00e9tais comme \u00e7a\u2026 que tu \u00e9tais comme \u00e7a\u2026 \u00bb Sa voix se brisa et elle se tut, les yeux fix\u00e9s au sol.<\/p>\n<p>\u00c9l\u00e9onore resta immobile. Un bourdonnement emplit ses oreilles. Elle contempla la silhouette courb\u00e9e de la vieille femme, cette pauvret\u00e9, cette ruse terrible et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, n\u00e9e de la faim et de la solitude. Et il n&#8217;y avait aucune col\u00e8re dans ses yeux. Il n&#8217;y avait qu&#8217;une piti\u00e9 infinie et d\u00e9vorante.<\/p>\n<p>Elle s&#8217;approcha lentement, s&#8217;accroupit devant Vera Petrovna et couvrit soigneusement ses vieilles mains rid\u00e9es et vein\u00e9es de ses mains d\u00e9licates et soign\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab Je te l&#8217;ai dit, Grand-m\u00e8re\u2026 j&#8217;ai eu de l&#8217;eau dans les oreilles \u00bb, dit \u00c9l\u00e9onore d&#8217;une voix douce et apaisante, des larmes ruisselant sur ses joues, mais elle n&#8217;essaya m\u00eame pas de les essuyer. \u00ab J&#8217;entendais mal. Je ne comprenais rien. On accroche plut\u00f4t ces rideaux ? Et on met une nappe, d&#8217;accord ? Ne t&#8217;inqui\u00e8te pas, on s&#8217;occupe de tout ! \u00bb Je viendrai te voir souvent d\u00e9sormais. Tr\u00e8s souvent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Eleanor se figea, tenant le petit r\u00e2teau gracieux, et ses doigts se d\u00e9tendirent de surprise. L&#8217;outil en bois tomba avec un bruit sourd sur la terre s\u00e8che et craquel\u00e9e. Elle n&#8217;eut m\u00eame pas le temps de haleter, tant la voix qui r\u00e9sonna derri\u00e8re elle \u00e9tait soudaine et per\u00e7ante. 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