{"id":90213,"date":"2025-10-20T20:34:22","date_gmt":"2025-10-20T16:34:22","guid":{"rendered":"https:\/\/medialur.com\/?p=90213"},"modified":"2025-10-20T20:34:22","modified_gmt":"2025-10-20T16:34:22","slug":"apres-la-tourmente-le-silence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/medialur.com\/?p=90213","title":{"rendered":"Apr\u00e8s la tourmente, le silence"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Un faible rayon de soleil couchant, filtrant \u00e0 travers la vitre sale de la cuisine, peinait \u00e0 illuminer deux silhouettes immobiles, fig\u00e9es dans une attente muette. L\u2019air \u00e9tait lourd, satur\u00e9 d\u2019odeurs m\u00eal\u00e9es de soupe aux choux, de tabac bon march\u00e9 et d\u2019une autre senteur, plus \u00e2cre, plus tenace : celle de la peur. Elle impr\u00e9gnait tout \u2014 les murs, le linol\u00e9um craquel\u00e9, jusqu\u2019aux pores m\u00eames de cette cage d\u00e9cr\u00e9pite.<\/p>\n<p>Anna et sa fille de sept ans, Katya, demeuraient assises, retenant leur souffle, craignant que le moindre cliquetis de cuill\u00e8re dans leurs bols vides ne d\u00e9clenche la temp\u00eate. Chaque craquement du plancher, chaque soupir discret prenait la d\u00e9mesure d\u2019un tonnerre. Leur monde s\u2019\u00e9tait r\u00e9duit \u00e0 cette cuisine \u00e9troite, dont le centre de gravit\u00e9 \u2014 un gouffre obscur \u2014 \u00e9tait la porte close de la chambre. Derri\u00e8re ce contreplaqu\u00e9 mince dormait leur mari, leur p\u00e8re. Et Anna priait pour qu\u2019il ne se r\u00e9veille pas. Elle priait pour que son sommeil pr\u00e9caire maintienne encore, pour quelques heures, l\u2019\u00e9quilibre fragile de leur univers.<\/p>\n<p>Mais l\u2019univers, lui, reste sourd aux pri\u00e8res des cr\u00e9atures traqu\u00e9es. Un bruit lourd, \u00e9c\u0153urant, retentit soudain : un corps s\u2019abattant hors du lit. Puis des grognements, des jurons rauques, des pas mal assur\u00e9s en direction de la salle de bain. Le c\u0153ur d\u2019Anna se contracta. Katya se blottit contre elle, les yeux \u00e9carquill\u00e9s par la terreur.<\/p>\n<p>La porte de la cuisine s\u2019ouvrit brusquement, laissant s\u2019engouffrer une vague d\u2019alcool et de col\u00e8re. Il apparut sur le seuil, massif, titubant, les yeux rougis par les vapeurs et les nuits sans sommeil. Son regard trouble glissa sur elles comme sur des ombres.<\/p>\n<p>\u2014 Mange, dit-il d\u2019une voix rauque, la syllabe r\u00e9sonnant comme une sentence.<\/p>\n<p>Katya bondit, se glissant hors de port\u00e9e, et disparut dans sa cachette habituelle : l\u2019\u00e9troit espace entre le canap\u00e9 et le mur. De l\u00e0, sa voix minuscule, \u00e9trangl\u00e9e, parvint \u00e0 peine jusqu\u2019\u00e0 eux.<\/p>\n<p>\u2014 Anka\u2026 donne-moi l\u2019argent ! Vite !<\/p>\n<p>La voix d\u2019Anna se fit tremblante, presque un souffle.<\/p>\n<p>\u2014 Sergue\u00ef\u2026 Il ne nous reste que deux cents roubles. Encore une semaine avant la paie\u2026 C\u2019est pour le pain\u2026<\/p>\n<p>\u2014 T\u2019es folle ou quoi ?!<\/p>\n<p>Il s\u2019approcha d\u2019elle, et soudain, la pi\u00e8ce sembla rapetisser. Ses doigts \u00e9pais se referm\u00e8rent sur son \u00e9paule, enfon\u00e7ant la chair. Elle cria.<\/p>\n<p>\u2014 O\u00f9 est le portefeuille, salope ? Dis-le-moi !<\/p>\n<p>Aveugl\u00e9e par la peur, elle balbutia :<\/p>\n<p>\u2014 Sur\u2026 sur le rebord de la fen\u00eatre. L\u00e0.<\/p>\n<p>Il la repoussa d\u2019un geste brutal. Elle heurta le bord du placard, haletante, les larmes aux yeux. Sergue\u00ef saisit le portefeuille \u00e9lim\u00e9, en sortit quelques billets froiss\u00e9s et les jeta \u00e0 terre.<\/p>\n<p>\u2014 Merde.<\/p>\n<p>Une minute plus tard, la porte d\u2019entr\u00e9e claqua avec une telle violence que la vitre du buffet trembla.<\/p>\n<p>Le silence qui suivit fut assourdissant. Il r\u00e9sonnait dans les tempes d\u2019Anna comme une douleur sourde. Quelques instants plus tard, le visage p\u00e2le de Katya apparut dans l\u2019embrasure de la porte.<\/p>\n<p>\u2014 Maman\u2026 Papa est parti ?<\/p>\n<p>Anna resta un moment muette, puis un mince filet de voix s\u2019\u00e9chappa.<\/p>\n<p>\u2014 Parti, mon poisson. Assieds-toi. Finis ta soupe.<\/p>\n<p>Elle lui versa un nouveau bol de bouillon clair, o\u00f9 flottaient quelques pommes de terre et des miettes de poisson en conserve. Katya se mit \u00e0 manger avec une avidit\u00e9 silencieuse : \u00e0 sept ans, on a toujours faim, mais la nourriture, dans cette maison, \u00e9tait une invit\u00e9e rare.<\/p>\n<p><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-90214\" src=\"https:\/\/medialur.com\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Screenshot_119.png\" alt=\"\" width=\"546\" height=\"621\" srcset=\"https:\/\/medialur.com\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Screenshot_119.png 546w, https:\/\/medialur.com\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Screenshot_119-528x600.png 528w\" sizes=\"(max-width: 546px) 100vw, 546px\" \/><\/p>\n<p>Demain serait dimanche : deux jours sans \u00e9cole. Et elle aimait tant l\u2019\u00e9cole\u2026 L\u00e0-bas, \u00e7a sentait le porridge et la peinture \u00e0 l\u2019eau. Il y avait des jouets, des ma\u00eetresses qui souriaient, et surtout, l\u2019absence de peur. Pas de cris, pas de poings lourds. Ici, \u00e0 la maison, il fallait se faire petite, se taire, respirer sans bruit.<\/p>\n<p>Anna s\u2019allongea pr\u00e8s de sa fille, la serra contre elle. L\u2019enfant s\u2019endormit vite, \u00e9puis\u00e9e. Anna, elle, resta les yeux ouverts, guettant chaque craquement. Son corps entier \u00e9tait tendu comme une corde. Elle connaissait la suite du sc\u00e9nario : il reviendrait au c\u0153ur de la nuit, titubant, furieux, cherchant querelle. Katya pleurerait, se cacherait. Et elle\u2026 elle servirait encore de bouclier.<\/p>\n<p>Mais la fatigue finit par l\u2019emporter. Un demi-sommeil l\u2019enveloppa, lourd, peupl\u00e9 de cauchemars indistincts.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<p>Un rayon de soleil la r\u00e9veilla. Chaud, insolent, tombant droit sur son visage. Son c\u0153ur bondit. Silence. Un vrai silence, pas celui, tendu, des matins d\u2019attente. Elle fit le tour de l\u2019appartement sur la pointe des pieds. Vide. Il \u00e9tait parti.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre chez sa m\u00e8re, pensa-t-elle. Ou chez cet \u00ab ami \u00bb de beuverie. L\u2019id\u00e9e d\u2019un jour sans lui lui parut presque ind\u00e9cente. Un luxe.<\/p>\n<p>\u2014 Katioucha, debout ma ch\u00e9rie, murmura-t-elle avec une douceur oubli\u00e9e.<\/p>\n<p>Elles prirent leur petit-d\u00e9jeuner en paix. M\u00eame le silence semblait nouveau, l\u00e9ger.<\/p>\n<p>\u2014 Pr\u00e9pare-toi, ma fille. On va faire des courses.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9crocha la vieille bo\u00eete \u00e0 th\u00e9 cach\u00e9e derri\u00e8re la vaisselle. Mille roubles, soigneusement pli\u00e9s : son tr\u00e9sor pour les mauvais jours. Elle sourit tristement. *Il n\u2019y a que des jours pluvieux ici, mais celui-ci ressemble \u00e0 une \u00e9claircie.*<\/p>\n<p>Elles achet\u00e8rent du pain, du lait, des p\u00e2tes, un peu de viande\u2026 et une glace pour Katya. La fillette l\u00e9chait son cornet avec extase, tandis qu\u2019Anna portait les sacs, le c\u0153ur battant de peur \u00e0 chaque coin de rue : *et s\u2019il \u00e9tait l\u00e0 ? s\u2019il revenait ?*<\/p>\n<p>Mais l\u2019appartement demeura vide.<\/p>\n<p>Elles d\u00e9jeun\u00e8rent de p\u00e2tes fumantes. Anna contemplait le visage paisible de sa fille.<br \/>\n*Les enfants ont besoin de si peu pour \u00eatre heureux,* pensa-t-elle. *Un peu de silence, un morceau de pain sans peur.*<\/p>\n<p>La journ\u00e9e s\u2019\u00e9tira dans une qui\u00e9tude irr\u00e9elle. Pour la premi\u00e8re fois depuis des ann\u00e9es, aucun cri ne d\u00e9chirait l\u2019air.<\/p>\n<p>Le soir venu, le t\u00e9l\u00e9phone sonna. Sur l\u2019\u00e9cran : \u00ab Belle-m\u00e8re \u00bb. Anna sentit la sueur lui couler dans le dos. Elle d\u00e9crocha.<\/p>\n<p>\u2014 S\u2026 !<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas une voix, mais un hurlement animal, d\u00e9chirant.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est toi ! Toi, maudite ! C\u2019est toi ma douleur !<\/p>\n<p>Puis un bruit de chute, des cris \u00e9touff\u00e9s, et la ligne se coupa.<\/p>\n<p>Katya, les yeux grands, demanda :<br \/>\n\u2014 Maman, c\u2019\u00e9tait qui ?<br \/>\n\u2014 Ta grand-m\u00e8re.<br \/>\n\u2014 Pourquoi elle crie comme \u00e7a ?<br \/>\n\u2014 Je\u2026 je ne sais pas, ma ch\u00e9rie.<\/p>\n<p>Le t\u00e9l\u00e9phone retentit de nouveau. Cette fois, c\u2019\u00e9tait son beau-p\u00e8re. Sa voix, m\u00e9tallique, semblait venir d\u2019un autre monde.<\/p>\n<p>\u2014 Anna\u2026 Sergue\u00ef est mort.<\/p>\n<p>Le monde chancela.<\/p>\n<p>\u2014 Quoi ?<\/p>\n<p>\u2014 Une rixe d\u2019ivrognes. Un couteau.<\/p>\n<p>\u2014 O\u00f9\u2026 o\u00f9 est-il ? cria-t-elle sans comprendre pourquoi elle criait.<\/p>\n<p>\u2014 Tu n\u2019as pas besoin de venir. Je m\u2019occupe de tout. L\u2019enterrement aura lieu mardi.<\/p>\n<p>Il raccrocha. Anna s\u2019assit lentement, vid\u00e9e.<\/p>\n<p>\u2014 Maman ? Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a ? demanda Katya.<\/p>\n<p>\u2014 Papa\u2026 Papa est mort, ma ch\u00e9rie.<\/p>\n<p>Les larmes jaillirent \u2014 non pas de chagrin, mais de soulagement. Un soulagement si profond qu\u2019il en devenait douloureux. Des larmes de d\u00e9livrance.<\/p>\n<p>\u2014 Maman, \u00e7a veut dire quoi, \u201cmort\u201d ? Il ne reviendra plus jamais ?<br \/>\n\u2014 Non, mon petit poisson. Plus jamais.<\/p>\n<p>\u00c0 cet instant pr\u00e9cis, l\u2019interphone retentit \u2014 strident, familier. Le r\u00e9flexe fut imm\u00e9diat : elles sursaut\u00e8rent, s\u2019agrippant l\u2019une \u00e0 l\u2019autre. Anna d\u00e9crocha, tremblante.<\/p>\n<p>\u2014 Oui ?<br \/>\n\u2014 Police. Lieutenant Orlov. \u00cates-vous bien Anna Zakharovna ?<\/p>\n<p>\u2014 Oui\u2026<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019aurais quelques questions \u00e0 vous poser au sujet de votre mari, Sergue\u00ef Viktorovitch Kovalev. Puis-je monter ?<\/p>\n<p>Elle eut envie de dire *non*. De barrer la porte au pass\u00e9. Mais elle soupira :<\/p>\n<p>\u2014 Montez.<\/p>\n<p>Le policier \u00e9tait jeune, le regard fatigu\u00e9. \u00c0 la table de la cuisine, il sortit son carnet.<\/p>\n<p>\u2014 Quand avez-vous vu votre mari pour la derni\u00e8re fois ?<br \/>\n\u2014 Hier soir. Il est parti vers six heures.<br \/>\n\u2014 Ivre ?<br \/>\n\u2014 Pas encore. En col\u00e8re.<br \/>\n\u2014 Il vous a frapp\u00e9e ?<\/p>\n<p>Il observa les ecchymoses sur son visage, sur son poignet. Elle ne r\u00e9pondit pas. Un simple hochement de t\u00eate.<\/p>\n<p>\u2014 Je vois, murmura-t-il, adoucissant sa voix.<\/p>\n<p>Il nota quelques lignes, la fit signer et s\u2019en alla.<\/p>\n<p>Seule \u00e0 nouveau, Anna erra dans l\u2019appartement. Elle aurait d\u00fb pleurer, appeler, hurler. Mais elle ne ressentait qu\u2019un vide immense, un apaisement presque coupable. Elle voulait seulement dormir. Dormir longtemps. Dormir sans peur.<\/p>\n<p>Katya s\u2019approcha, posa sa main sur sa joue.<\/p>\n<p>\u2014 Maman, pourquoi tu pleures ? Papa ne reviendra plus. Il ne nous battra plus. C\u2019est bien, non ?<\/p>\n<p>\u2014 Ne dis pas \u00e7a, ma ch\u00e9rie, r\u00e9pondit Anna machinalement, d\u2019une voix lasse. On ne parle pas ainsi de son p\u00e8re.<\/p>\n<p>Et pourtant, au fond d\u2019elle, elle savait : l\u2019enfer s\u2019\u00e9tait \u00e9teint. Et dans le silence du soir, elle sentit, pour la premi\u00e8re fois, le go\u00fbt fragile de la libert\u00e9.<\/p>\n<p>Une agitation f\u00e9brile s\u2019installa d\u00e8s l\u2019aube.<br \/>\nAnna conduisit Katya \u00e0 la maternelle, puis se rendit au travail. Ses coll\u00e8gues savaient d\u00e9j\u00e0. Les nouvelles, surtout les trag\u00e9dies, circulent plus vite que les annonces officielles, et s\u2019effacent tout aussi vite. On la regarda avec une curiosit\u00e9 m\u00eal\u00e9e de piti\u00e9.<br \/>\nLes femmes du service comptabilit\u00e9, qui avaient aper\u00e7u les bleus sur ses bras, gliss\u00e8rent silencieusement quelques billets dans une enveloppe. Son patron, un homme aust\u00e8re et peu bavard, lui remit sans un mot une avance. Ses amies la serr\u00e8rent contre elles, murmurant les phrases toutes faites qu\u2019on r\u00e9serve aux malheurs d\u2019autrui :<br \/>\n\u2014 Tiens bon, Anya, tout ira bien.<br \/>\n\u2014 Tu es jeune, la vie ne fait que commencer.<\/p>\n<p>Anna hocha la t\u00eate, mimant la douleur, tout en se reprochant int\u00e9rieurement son absence de larmes, cette \u00e9trange insensibilit\u00e9. En elle, il n\u2019y avait pas de chagrin \u2014 seulement un soulagement profond, immense, presque coupable.<\/p>\n<p>En se retournant, elle aper\u00e7ut, immobile \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, une silhouette famili\u00e8re. Sa m\u00e8re. Venue du lointain chef-lieu, le visage empreint d\u2019une tristesse sinc\u00e8re.<br \/>\n\u2014 Ma pauvre fille\u2026 Comment peux-tu \u00eatre seule, maintenant ?<br \/>\n\u2014 Pas seule, maman. Avec Katya. Et \u00e7a ne peut pas \u00eatre pire, r\u00e9pondit Anna d\u2019une voix ferme. Allons, monte.<\/p>\n<p>Elle prit le sac pos\u00e9 sur le banc.<br \/>\n\u2014 Oh, comme c\u2019est lourd ! Qu\u2019as-tu apport\u00e9 ?<br \/>\n\u2014 Il y a de la viande, murmura la m\u00e8re, la voix \u00e9trangl\u00e9e de sanglots. Il faut organiser la veill\u00e9e fun\u00e8bre, recevoir\u2026<br \/>\n\u2014 Maman, on ne fait plus de veill\u00e9e \u00e0 la maison. Tout le monde va au caf\u00e9, maintenant.<\/p>\n<p>\u00c0 peine avaient-elles franchi le seuil que le t\u00e9l\u00e9phone sonna. C\u2019\u00e9tait son beau-p\u00e8re.<br \/>\n\u2014 Anna, la c\u00e9r\u00e9monie d\u2019adieu aura lieu demain \u00e0 treize heures, au fun\u00e9rarium d\u2019Oktyabrska\u00efa. Je cherche une salle pour le d\u00eener comm\u00e9moratif.<br \/>\n\u2014 Viktor Leonidovitch, r\u00e9pondit Anna d\u2019une voix \u00e9tonnamment calme et assur\u00e9e, je vais tout organiser moi-m\u00eame. Je vous appellerai ce soir pour vous dire o\u00f9 et combien.<\/p>\n<p>Un bref silence pesa \u00e0 l\u2019autre bout du fil.<br \/>\n\u2014 D\u2019accord. Pour vingt personnes. Pas plus.<br \/>\n\u2014 D\u2019accord.<\/p>\n<p>Elle raccrocha, puis se tourna vers sa m\u00e8re.<br \/>\n\u2014 Maman, repose-toi. Je vais chercher une salle.<br \/>\n\u2014 Attends, ma fille.<br \/>\nSa m\u00e8re fouilla dans son vieux sac \u00e0 main et en sortit quelques billets froiss\u00e9s.<br \/>\n\u2014 Prends-les. Tu en auras besoin.<\/p>\n<p>Quand Anna quitta l\u2019appartement, sa m\u00e8re, suivant la vieille coutume, sortit les draps qu\u2019elle avait apport\u00e9s et couvrit tous les miroirs. Il ne fallait pas que l\u2019\u00e2me du d\u00e9funt reste prisonni\u00e8re des reflets.<\/p>\n<p>La salle fun\u00e9raire baignait dans une lumi\u00e8re blafarde et crue. Le cercueil reposait au centre, ceint de couronnes. Une douzaine de personnes seulement : quelques compagnons de beuverie, des coll\u00e8gues de fa\u00e7ade, quelques proches. Le pr\u00eatre psalmodiait \u00e0 voix basse. Seule la m\u00e8re du d\u00e9funt sanglotait sans retenue.<\/p>\n<p>En apercevant Anna, elle se jeta sur elle en criant d\u2019une voix d\u00e9chir\u00e9e :<br \/>\n\u2014 C\u2019est elle ! Elle l\u2019a d\u00e9truit ! Il \u00e9tait un ange, jusqu\u2019\u00e0 cette catin ! Mon fils \u00e9tait un souverain !<br \/>\n\u2014 Un ange ? r\u00e9p\u00e9ta froidement la m\u00e8re d\u2019Anna, se dressant entre elles. Un ange qui couvrait sa femme et son enfant de bleus pendant des semaines ?<br \/>\n\u2014 Assez ! intervint le pr\u00eatre d\u2019une voix ferme. On ne manque pas de respect au d\u00e9funt.<br \/>\n\u2014 Marina, calme-toi ! tonna le beau-p\u00e8re.<\/p>\n<p>La c\u00e9r\u00e9monie et l\u2019enterrement se d\u00e9roul\u00e8rent ensuite sans incident, dans une atmosph\u00e8re lourde et \u00e9touffante. Apr\u00e8s le cimeti\u00e8re, chacun rentra chez soi, sauf les plus proches, r\u00e9unis pour un modeste repas fun\u00e8bre. On mangea en silence, sans se regarder.<\/p>\n<p>De retour \u00e0 l\u2019appartement, la m\u00e8re d\u2019Anna la contempla longuement.<br \/>\n\u2014 Eh bien, ma fille\u2026 te voil\u00e0 seule.<br \/>\n\u2014 Pas seule, maman. J\u2019ai Katya. Et maintenant, j\u2019ai une vraie vie, r\u00e9pondit Anna. Sa voix vibrait pour la premi\u00e8re fois d\u2019assurance.<br \/>\n\u2014 Tu te remarieras, un jour.<br \/>\n\u2014 Non, maman. Jamais.<\/p>\n<p>Peu \u00e0 peu, la vie reprit son cours. \u00catre seule ne lui faisait plus peur \u2014 c\u2019\u00e9tait m\u00eame plus simple. Son salaire d\u2019infirmi\u00e8re, que Sergue\u00ef gaspillait autrefois \u00e0 boire, suffisait d\u00e9sormais pour elle et sa fille. De temps \u00e0 autre, elle s\u2019offrait de petits plaisirs : une robe pour Katya, des glaces, des livres. Elle commen\u00e7a \u00e0 \u00e9conomiser pour un r\u00eave : un chez-soi \u00e0 elle, loin de ces murs satur\u00e9s de souvenirs douloureux.<\/p>\n<p>L\u2019image de son mari s\u2019effa\u00e7ait lentement, se dissolvait dans le pass\u00e9 comme un cauchemar au matin. Oui, pensa-t-elle, il existe des cas o\u00f9 la mort de l\u2019un devient le salut de l\u2019autre. Cela leur avait rendu la vie.<\/p>\n<p>Anna se consacrait \u00e0 son travail et \u00e0 sa fille. Elle \u00e9vitait les hommes, sans haine, simplement par instinct. Jusqu\u2019au jour o\u00f9 un nouveau voisin emm\u00e9nagea dans l\u2019immeuble.<br \/>\n\u2014 Igor, dit-il en se pr\u00e9sentant. Militaire \u00e0 la retraite.<\/p>\n<p>Il avait la quarantaine, l\u2019allure droite, le regard doux. Leurs rencontres d\u2019abord br\u00e8ves \u2014 un salut, un hochement de t\u00eate \u2014 se firent plus fr\u00e9quentes. Un jour, il lui porta un sac de pommes de terre jusqu\u2019\u00e0 la porte. Ils parl\u00e8rent un peu. Il vivait seul, aimait lire, cultivait des violettes.<\/p>\n<p>Et puis un soir, rentrant du travail, Anna se surprit \u00e0 sourire \u00e0 l\u2019id\u00e9e de le croiser. Elle ajusta machinalement son rouge \u00e0 l\u00e8vres devant le miroir, avant de s\u2019arr\u00eater, interdite. Elle n\u2019avait pas encore trente-deux ans. La vie, enfin, recommen\u00e7ait.<\/p>\n<p>Un an plus tard, leur appartement embaumait non seulement la soupe et les pommes au four, mais aussi les plats qu\u2019Igor aimait pr\u00e9parer. Il venait souvent, apportait des fleurs, aidait Katya \u00e0 faire ses devoirs, r\u00e9parait les robinets.<\/p>\n<p>Puis Anna partit en cong\u00e9 maternit\u00e9 \u2014 le second de sa vie. Mais cette fois, il n\u2019y avait ni peur, ni incertitude. Seulement une attente lumineuse, joyeuse : celle d\u2019un enfant n\u00e9 de l\u2019amour.<\/p>\n<p>Et ce soir-l\u00e0, assise dans la cuisine claire de son nouvel appartement, serrant Igor contre elle tandis que Katya jouait avec son petit fr\u00e8re, Anna repensa \u00e0 la temp\u00eate qui avait ravag\u00e9 sa vie.<br \/>\nElle avait laiss\u00e9 des cicatrices, certes \u2014 mais elles avaient gu\u00e9ri.<br \/>\nEt dans le silence qui emplissait la maison, elle entendait enfin le chant paisible de son propre c\u0153ur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Un faible rayon de soleil couchant, filtrant \u00e0 travers la vitre sale de la cuisine, peinait \u00e0 illuminer deux silhouettes immobiles, fig\u00e9es dans une attente muette. L\u2019air \u00e9tait lourd, satur\u00e9 d\u2019odeurs m\u00eal\u00e9es de soupe aux choux, de tabac bon march\u00e9 et d\u2019une autre senteur, plus \u00e2cre, plus tenace : celle de la peur. Elle &#8230; <a title=\"Apr\u00e8s la tourmente, le silence\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/medialur.com\/?p=90213\" aria-label=\"Read more about Apr\u00e8s la tourmente, le silence\">Read more<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":90214,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[664],"tags":[],"class_list":["post-90213","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-interesting"],"views":1676,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/medialur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/90213","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/medialur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/medialur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/medialur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/medialur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=90213"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/medialur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/90213\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":90216,"href":"https:\/\/medialur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/90213\/revisions\/90216"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/medialur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/90214"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/medialur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=90213"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/medialur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=90213"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/medialur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=90213"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}